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CREATEUR D'ILLUSIONS

Créateur d'illusions:
Entrevue dans le Courrier de St-Hyacinthe,
édition du 28 octobre 2003
par Marc Bouchard

Le ciel s'assombrit. Au loin, des dizaines de petites maisons traditionnelles avec leurs cheminées d'où s'échappent des volutes de fumée. Lentement, l'image s'approche, nous faisant découvrir un petit village typique des coins reculés du Québec. L'image continue de s'approcher jusqu'à ce qu'une seule fenêtre remplisse l'écran.
En quelques secondes, vous venez de découvrir le petit village de Sainte-Marie-La-Mauderne. En quelques secondes, vous venez d'entrer dans l'univers imaginaire de Jessy Veilleux.

Le jeune Maskoutain n'a rien d'un cinéaste. Il n'est ni comédien, et n'a rien à voir avec l'écriture du scénario du film « La Grande séduction ». Pourtant, ce sont ses images que vous pouvez apercevoir en regardant la scène d'ouverture de ce film qui a fait crouler tout le Québec.

C'est aussi son illustration du village de Sainte-Marie-La-Mauderne que vous apercevez alors que le film se termine. Son métier : matte painter ou peintre cache, une espèce de magicien de l'art visuel dont la mission est justement de nous faire croire à des décors féeriques dans le contexte le plus réaliste qui soit.

« En fait, le matte painting, c'est la plus ancienne des méthodes pour faire des effets spéciaux. À l'époque, quand on voulait faire la photo d'un bâtiment et qu'un élément nous en cachait la vue, on trichait un peu. On prenait la photo à travers une plaque de verre, sur laquelle on avait peint un décor susceptible de cacher l'élément désagréable. C'était les premiers balbutiements du matte painting », explique le jeune Maskoutain.

Aujourd'hui, l'art s'est perfectionné, grâce surtout aux développements de l'informatique. Mais le talent pur, la créativité brute constitue d'être l'élément-clé d'un bon matte painter. « Ce sont mes études en peinture et en aquarelle qui me permettent de réaliser certains des éléments les plus sophistiqués que je développe. Je continue de croire que je suis d'abord un artiste qui s'exprime grâce à de nouveaux moyens technologiques, c'est tout », continue Jessy Veilleux.

Vocation hâtive
Le désir de Jessy de se lancer dans le cinéma d'animation n'est pas nouveau. En fait, dès l'âge de quatre ans, après avoir visionné un documentaire sur les bases de l'animation, il utilisait les pages de ses cahiers pour faire des petites animations image par image. Puis, à sept ans, son père s'achète une caméra vidéo. Ce sera le début d'une courte, mais intense, carrière de réalisateur de courts métrages en animation.

« J'avais compris qu'en appuyant juste un peu, je pouvais tourner une scène d'une demi-seconde. Alors je déplaçais tranquillement des objets, et je les filmais case par case. J'adorais donné vie à des objets de cette façon », précise le jeune homme.

Parallèlement à ses expériences cinématographiques, ses parents l'inscrivent à des cours de peinture et de pastel. Le résultat est immédiat, et irréversible : Jessy deviendra un artiste, mais il ignore encore comment.

Et c'est finalement l'influence de films comme « Histoire de Jouets » qui l'amèneront à vouloir se lancer dans l'animation par ordinateur. Après des études en Beaux-Arts au Collège John-Abbot, il poursuit au National Animation Design, une institution spécialisée en animation informatisée.

Le résultat ne se fait pas attendre. Le jeune homme devient un véritable accro de l'animation, et explore par lui-même de nombreuses autres techniques. « J'étais un véritable workaholic. Je faisais mes travaux à l'école, et en arrivant à la maison, j'essayais de nouvelles choses. Il m'arrivait de dormir seulement deux ou trois heures pour finir les projets personnels que j'avais commencés. »

C'est de cette façon qu'il découvre le matte painting, une discipline que l'on n'enseigne pas vraiment dans les écoles. « C'est le genre de travail qu'on découvre par soi-même. Pour être bon dans ce secteur, il faut avoir de l'expérience, de la maîtrise et de l'imagination. Alors on se contente des autres techniques. » Ce qui explique aussi le peu de spécialistes du domaine.

Mais Jessy Veilleux étant ce qu'il est, c'est-à-dire un homme de défi, c'est évidemment vers le matte painting qu'il souhaite se diriger. « J'ai adoré la latitude que cela me laisse. C'est vraiment une expression artistique complète et ça me permet d'exprimer vraiment ma créativité », lance le jeune artiste.

Son travail le fera finalement remarquer des gens du milieu du cinéma et, dès sa sortie de l'école, il est approché par les producteurs du film « Station nord ». « On me demandait de faire des particules d'or, et de la neige qui s'engouffre dans des portes. Dans le monde des effets spéciaux, les particules sont une science en soi. Malheureusement, comme j'étais trop préoccupé par le matte painting, j'avais un peu négligé les particules », explique-t-il, sourire aux lèvres.

Qu'à cela ne tienne, il formulera un petit mensonge pieux, et passera sa nuit à piocher les livres pour tout savoir sur les particules. « Le lendemain matin, j'étais claqué, mais j'étais devenu un spécialiste de la question. » Il réussira donc ce premier défi, et en profitera pour glisser quelques techniques de matte painting dans son travail.

Après ce premier contrat, Jessy Veilleux fera ensuite un court passage dans le milieu de la publicité où il travaillera sur le contrat de Molson Ex. On lui doit notamment tout le dessin de la ruelle dans le commercial où un jeune homme traverse un quartier, et des époques, pour se procurer de la bière au dépanneur avant la fermeture.

« Outre les personnages, les décors presque en entier sont virtuels. Si on y regarde comme il faut d'ailleurs, c'est mon nom qui figure comme titre de film sur la marquise qui apparaît au fond du décor », commente-il avec un sourire espiègle.

Cette nouvelle expérience lui ouvrira d'autres portes, notamment celle de l'entreprise Hybride Technologies de Saint-Sauveur, où il oeuvre toujours. Hybride, c'est une grande compagnie dont le potentiel au cinéma est largement reconnu.

On leur doit notamment des projets bien connus comme les films de la série Spy Kids (espions en herbe), avec Antonio Banderas. Et c'est à Jessy Veilleux que l'on doit certaines des parties du décor des deuxième et troisième volets de la trilogie. « C'était vraiment une aventure exceptionnelle, puisqu'on nous a demandé de jouer avec le 3D. Une toute nouvelle facette du travail s'ouvrait. »

Il a aussi réalisé les décors du film Napoléon, avec Gérard Depardieu, et travaille actuellement à un film avec Sharon Stone, « Different Loyalties ».

« Mon but est simple : il faut que les décors, même s'ils sont virtuels, aient l'air aussi réels que possible. Et je veux pousser mon art aussi loin que possible. J'espère seulement qu'un jour, je serai celui qui sera capable de prouver à tout le monde qu'on peut faire des décors par ordinateur, sans que personne ne le sache jamais. »

L'ambitieux jeune homme a aussi de nombreux autres projets. Du nombre, une exposition de ses oeuvres personnelles, qu'il souhaite animer par ordinateur. « Mes toiles à moi, ce sont des mouvements sur ordinateur. Je rêve d'une exposition où tout bougerait, et où je pourrais montrer mon savoir-faire. » Une première exposition, plus traditionnelle et baptisée « Fantasmes robotisés » avait connu un certain succès en 2001.

Il souhaite aussi devenir un jour réalisateur et même, écrivain puisqu'il songe à publier un livre. Des rêves qui sont encore possibles pour le jeune homme qui n'a que 22 ans.

http://www.lecourrier.qc.ca/archives/2003/2003_10-28/100ID1R.html